vendredi 7 août 2009

Dante & Béatrice par Henry Holiday (1441-1532)


Portrait de Dante par Lucas Signorelli 1441-1532


L'entrée dans l'Enfer

La porte est là, incontournable ; l’aspect massif de sa structure est comme renforcé par la triple utilisation de « per me », fière et vaste, ouvrant sur une plainte infinie et un malheur absolu. Une douceur toutefois nous retient dans ces trois premiers vers, une douceur qu’ajoute la musicalité de l’ensemble comme un refrain :
Per me si va ne la città dolente
Per me si va ne l’etterno dolore
Per me si va tra la perduta gente
Giustizia mosse il mio alto fattore
Fecemi la divina podestate,
la somma sapïenza e ‘l primo amore.
Dinanzi a me non fuoer cose create
Se non ettrene, e io etterno duro.
Lasciate ogne speranza, voi ch’intarte.
Ces paroles ne sont ni celles de Dante ou de Virgile ; ce sont celles de la porte. Une porte qui parle au travers de ces inscriptions
Queste parole di colore oscuro
Vid’ ïo scritte al sommo d’una porta.
Nous entrons dans le monde secret, tamisé. Virgile lève le voile pour entrer dans la chose secrète « mi mise dentro a le segrete cose », pour pénétrer dans le secret de la chose. La première émotion vient des voix, de ce que Dante entend :
« quivi sospiri, pianti e alti guai
risonavan per l’aere sanza stelle
per ch’io cominciar ne lagrimai »

mardi 4 août 2009

Portrait de Virgile (-70 -19)


Dante Détail d'une fresque de la chapelle Bargello attribué à Giotto di Bondone


La Peur dans l'Enfer de la Divine Comédie

Dante se retrouve dès les premiers vers perdu dans une vallée profonde, dans une forêt obscure après une nuit d'angoisse, de « paura ».
Nel mezzo del camin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura,
Que la diritta via era smaritta.
Ahi quanto a dir quel era è cosa dura
Esta selva selvaggia e aspra e forte
Che nel pensier rinova la paura.

La “paura” est le mot qui, dès le début du poème, revient le plus souvent :
Che m’aeva di paura il cor compunto...Allor fu la paura un poco queta...ma non si che paura non mi desse.
Apparition de trois bêtes : une panthère « leggera et presta molto », Dante a peur : « ch’i fui ritornar piu volte volto »
Puis un lion : « ma non si che paura non mi disse, la vista che m’apparve d’un leone ». Puis une louve “che di tutte brame sembiave carca ne la sua magrezza, e molte genti fé gia viver grame”
Cette “paura” omniprésente sera affaiblie (parea fioco) par la venue de Virgile.

D’abord Virgile apparaît comme une figure étrange, Dante l’apostrophe :
« Miserere di me », gridai a lui,
qual che tu sii, od ombra od omo certo !”
Virgile répond : “Non omo, omo gia fui”
Il ne se présente pas comme Virgile, mais comme une énigme : Nacqui sub...poeta fui...”
Et lui pose la question : « ma tu perché ritornai a tanta noia ? »
Mais pourquoi retournes-tu à tant d’angoisse ?
Puis suit une déclaration d’admiration, « bello stilo che m’ha fatto onore », de Dante à Virgile et la peur s’analyse, s’étudie « aiutami de lei, famoso saggio » … « A te convien tenere altro viaggio ».

Primo LEVI parle de la Divine Comédie de DANTE dans Si c'est un homme (ed Robert Laffont)

Le Chant d’Ulysse
Le chant d’Ulysse. A savoir comment et pourquoi cela m’est venu à l’esprit : mais nous n’avons pas le temps de choisir, cette heure n’est déjà plus une heure. Si Jean est intelligent, il comprendra. Il comprendra : aujourd’hui, j’en suis sûr.
…Qui est Dante ? Qu’est-ce que la Divine Comédie ? Quelle étrange sensation de nouveauté on éprouve à tenter d’expliquer brièvement ce qu’est la Divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso. Virgile représente la Raison, Béatrice la Théologie.
Jean est tout ouïe, et je commence lentement, avec application :
« Lo maggior corno della fiamma antica
Comincio a crollarsi mormorando,
Pur come quella cui vento affatica.
Indi, la cima in qua e in la menando
Come fosse la lingua che parlasse
Mise fuori la vocce, e disse : Quando...”
Là je m’arrête et essaie de traduire. Un désastre : pauvre Dante et pauvre français ! Tout de même l’expérience ne s’annonce pas trop mal : Jean admire la bizarre similitude de la langue et me suggère le terme approprié pour rendre « antica ».
Et après « Quando » ? Rien. Un trou de mémoire. « Prima che si Enea la nominasse. »Nouveau blanc. Un autre fragment inutilisable me revient à l’esprit : “ ...la pieta Del vecchio padre, né ‘l debito amore Che doveva Penelope far lieta...”, mais est-ce que c’est bien ça ?
« …Ma misi me per l’alto mare aperto. »
Ce vers-là, si je’en suis sûr, je me fais fort d’expliquer à Pikolo, de lui faire voir pourquoi « misi me »n’est pas « je me mis » : c’est beaucoup plus fort, beaucoup plus audacieux que cela, c’est rompre un lien, se jeter délibérément sur un obstacle à franchir ; nous la connaissons bien, cette impulsion. L’alto mer aperto » : Pikolo a voyagé en mer, il sait ce que cela veut dire…c’est quand l’horizon se referme sur lui-même, dégagé, rectiligne, uni, et qu’il n’a plus dès lors que l’odeur de la mer : douces choses férocement lointaines.
Nous voilà arrivés au Kraftwerk, l’endroit où travaille le Kommando des poseurs de câbles. Il doit y avoir l’ingénieur Levi. Le voilà, on ne voit que sa tête qui dépasse de la tranchée. Il me fait un signe de la main, c’est un homme de valeur, je ne l’ai jamais vu découragé, je ne l’ai jamais entendu parler de nourriture.
« Mare aperto. » « Mare aperto. » Je sais que ça rime avec diserto », mais je ne rappelle plus si ça vient avant ou après. Et puis le voyage, le téméraire voyage au-delà des colonnes d’Hercule, que c’est triste, je suis obligé de le raconter en prose : un sacrilège. Je n’en ai sauvé qu’un vers, mais qui mérite qu’on s’y arrête :
« Accio che l’uom piu oltre non si metta »
“Si metta” : il fallait que je vienne au Lager pour m’apercevoir que c’est le même tour que tout à l’heure : « e misi me ». Mais je n’en parle pas à Jean, je ne suis pas sûr que ce soit une remarque importante. Il y aurait tant d’autres choses à dire, et le soleil est déjà haut, midi approche. Je suis pressé, furieusement pressé.
J’y suis, attention Pikolo, ouvre grands tes oreilles et ton esprit, j’ai besoin que tu comprennes :
« Considerate la vostra semenza
Fatti non foste a viver comme bruti
Ma per seguir virtute e conoscenza”
Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompette, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.
Pikolo me prie de répéter. Il est bon Pikolo, il s’est rendu compte qu’il est en train de me faire du bien. A moins que, peut-être, il n’y ait autre chose : peut-être que, malgré la traduction plate et le commentaire sommaire et hâtif, il a reçu le message, il a senti que ces paroles le concernent, qu’elles concernent tous les hommes qui souffrent, et nous en particulier ; qu’elles nous concernent nous deux, qui osons nous arrêter à ces choses-là avec les bâtons de la corvée de soupe sur les épaules.
« Li miei compagni fec’io si acuti… »
...et je m’efforce, mais en vain, d’expliquer tout ce qu’il y a dans “acuti”. Ici encore une lacune, irréparable cette fois. « …Lo lume era di sotto dell aluna » ou quelque chose comme ça ; mais avant ?...Aucune idée, « keine Ahnung » comme on dit ici. Que Pikolo m’excuse, j’ai oublié au moins quatre tercets.
_ Ca ne fait rien, vas-y tout de même.
« …Quando mi apparve una montagna, bruna
Per la distanza atlta tanto
Che mai veduta non ne avevo alcuna.”
Oui, oui, “alta tanto” et pas “molto alta”, proposition consécutive. Et les montagnes, quand on les voit de loin…les montagnes…oh ! Pikolo, Pikolo, dis quelque chose, parle, ne me laisse pas penser à mes montagnes, qui apparaissaient, brunes dans le soir, quand je revenais en train, de Milan à Turin !
Assez, il faut continuer, ce sont des choses qu’on pense mais qu’on ne dit pas. Pikolo attend et me regarde.
Je donnerais ma soupe d’aujourd’hui pour pouvoir trouver la jonction entre « non ne avevo alcuna » et la fin. Je m’efforce de reconstruire le tout en m’aidant de la rime, je ferme les yeux, je me mords les doigts : peine perdue, le reste est silence. D’autres vers me traversent l’esprit : « … la terra lagrimosa diede vento… », non, c’est autre chose. Il est tard, il est tard, nous voilà aux cuisines, il faut conclure :
« Tre volte il fe’ girar con tutte l’acque,
Alla quarta levar la poppa in suso
E la propra ire in giu, come altrui piacque...”
Je retiens Pikolo : il est absolument nécessaire et urgent qu’il écoute, qu’il comprenne ce « come altrui piacque » avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi pouvons être morts, ou ne plus jamais nos revoir ; il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen Âge, de cet anachronisme si humain, si nécessaire et pourtant si attendu, et d’autre chose encore, de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant seulement, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui…

Nous voilà maintenant en train de faire la queue pour la soupe, mêlés à la foule sordide et déguenillée des porte-soupe des autres Kommandos. Les derniers arrivés se bousculent derrière nous.
_ Kraut und Rüben ?
_ Kraut und Rüben.
C’est l’annonce officielle que nous aurons aujourd’hui de la soupe aux choux et aux navets :
_ Cavoli e rape.
_ Kaposzta és répak.
« Infin che l’mar fu sopra noi rinchiuso.”